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Vive d'Republik!

Claude Frentz sur 1918/1919, ses découvertes d’archives et la question de la monarchie aujourd’hui

L’INTERVIEW EXCLUSIF SUR LUXEMBOURG JUNGLE

En janvier 1919, le pays a failli devenir une république. Plus d’un siècle plus tard, Claude FRENTZ est parti sur les traces de cette république manquée. Son ouvrage Vive d’Republik! propose une analyse de l’histoire du mouvement républicain au Luxembourg, de la Révolution française jusqu’à nos jours. L’entretien avec l’auteur : 16 questions, réparties en quatre chapitres.

Image de couverture: le livre de Claude Frentz "Vive d'Republik" au premier plan, avec le palais en arrière-plan. Sur le balcon, le Grand-Duc et son épouse portent chacun une couronne caricaturale. Une bulle texte dit: "Vive la République? Sans moi!"
▲ Peu probable que la Cour applaudisse "Vive d’Republik!" de Claude Frentz.

Le Luxembourg est connu pour ses banques et son palais. Mais derrière ces façades scintillantes se cache une histoire que peu connaissent. En janvier 1919, le pays a failli devenir une république. Un mouvement de citoyens, d’ouvriers et de soldats voulait voir Émile Servais président. L’armée française a empêché ce projet, et la monarchie a survécu.

Plus d’un siècle plus tard, Claude FRENTZ, instituteur passionné d’histoire, a mené pendant cinq ans des recherches sur les traces de cette république avortée. Son livre Vive d’Republik!  est une analyse de l’histoire du mouvement républicain au Luxembourg, de la Révolution française à aujourd’hui. Il montre que la question «Monarchie ou République?» n’est pas seulement un vieux débat, mais reste toujours d’actualité.

Le Luxembourg appartient aujourd’hui à une petite minorité: sur 195 États souverains dans le monde, 152 sont des républiques et seulement 43 des monarchies. La république est donc la forme d’État la plus courante, la monarchie une exception rare. Et pourtant, le Luxembourg continue d’y tenir.

Dans un entretien écrit, nous posons à Claude Frentz des questions qui ne concernent pas seulement l’histoire, mais révèlent aussi le présent. Des questions qui examinent la monarchie avec un regard satirique et ironique, qui mettent en lumière la mentalité luxembourgeoise, tout en respectant le sérieux du livre.

L’interview avec l’auteur Claude Frentz: 16 questions, réparties en quatre chapitres.

Chapitre I – Warm-up: La monarchie d'aujourd’hui

Luxembourg Jungle: Le 3 octobre 2025, le trône a changé de mains. Ce fut la fête la plus fastueuse et la plus coûteuse jamais organisée au Luxembourg. Est-ce le signe d’un nouvel élan pour la Cour? Ou bien le prélude à une révolution de palais?

Trois images du changement de trône 2025 – entre mise en scène, symboles et spectacle. Et Claude Frentz qui demande: "Pourquoi la très riche famille grand-ducale ne paie pas par elle-même?"
▲ Succession au trône 2025 – Image symbolique autour de la question: qui paie pour les symboles?

Claude Frentz: L’objectif était de faire retomber la pression. Après le rapport Waringo et les scandales qui ont marqué le règne de Henri, la confiance dans la monarchie était sérieusement entamée. Un changement au sommet s’imposait, dans l’espoir de restaurer une certaine stabilité. Et pour cela, aucune dépense n’a été épargnée: des millions d’euros d’argent public engloutis dans une gigantesque opération de communication pour l’intronisation de Guillaume. Comme si la famille grand-ducale n’avait pas les moyens de financer elle-même son spectacle. Je défends l’idée que chaque citoyen puisse cocher sur sa déclaration d’impôts s’il souhaite – ou non – contribuer au financement de la Cour.

Luxembourg Jungle: Le 23 octobre 2025, le Grand-Duc Guillaume, coiffé d’une toque et vêtu d’un tablier, a servi des repas dans une «cuisine populaire», la «Vollekskichen». N’est-ce pas la preuve d’un monarque bienveillant et engagé, proche des plus démunis? Une action symbolique ou ponctuelle peut-elle influencer durablement l’opinion?

Claude Frentz: Est-ce un hasard si cette apparition du nouveau couple grand-ducal a eu lieu précisément au moment où les coûts astronomiques de la succession ont été révélés et vivement critiqués? À la Cour, la communication et le marketing sont une priorité absolue. Dans un contexte où le gouvernement de Luc Frieden mène une offensive contre nos systèmes de solidarité (retraites, privatisation de la santé publique), l’action caritative est mise en avant. L’éducation catholique de Guillaume et Stéphanie y joue sans doute un rôle. D’ailleurs, des fondamentalistes catholiques cherchent depuis longtemps à influencer le nouveau Grand-Duc et son épouse. Puisque la pauvreté n’est pas combattue, on offre au moins aux pauvres un repas chaud. C’est là, à mes yeux, l’une des fonctions essentielles de la monarchie. La fonction constitutionnelle du Grand-Duc comme symbole de l’unité nationale est, comme l’a rappelé André Hoffmann, ancien professeur de philosophie et député de gauche, «moins inoffensive qu’il n’y paraît». Car «cette invocation de l’unité a toujours servi à masquer les oppositions sociales, les conflits de classes. Tous dans le même bateau: pont soleil ou salle des machines – tout est pareil.» (Hoffmann, 1/10/2025). La monarchie est en contradiction avec les principes démocratiques fondamentaux, puisque dans une démocratie les fonctions politiques doivent être légitimées par le vote, souligne André Hoffmann.

Luxembourg Jungle: Selon le dernier sondage ILRES Politmonitor de juin 2025, 69% des Luxembourgeois sont convaincus que la monarchie parlementaire est la meilleure forme de gouvernement. Avec ton livre Vive d’Republik!  n’es-tu pas une sorte de «crieur dans le désert»? Ou espères-tu que l’esprit de 1918/1919 puisse un jour renaître? Quel est l’objectif concret de ton ouvrage: une étude historique ou un appel à l’action?

Claude Frentz: Pour commencer par la fin: le livre est avant tout une analyse historique des mouvements et des personnalités qui se sont opposés à la monarchie et ont proposé des alternatives. Mais il pose aussi la question de savoir si une organisation républicaine ne serait pas plus adaptée à l’avenir de notre société. Je pense que nous souffrons d’un réel déficit démocratique. Une république fondée sur la démocratie directe, comme en Suisse, ne pourrait-elle pas être une issue? En Suisse, depuis la fin du XIXe siècle, il y a eu 350 référendums populaires. Au Luxembourg, seulement trois. En 2018, plus de 18.000 citoyens ont demandé un référendum sur la nouvelle Constitution, et leur initiative a échoué. En Suisse, chaque modification de la Constitution doit obligatoirement être soumise à référendum.

Mon livre est surtout un hommage aux combattants républicains pour plus de démocratie – Émile Eiffes, Eugène Pesch, Henri Wetz, René Stoll – presque effacés de la mémoire collective, alors qu’ils bénéficiaient à leur époque d’un large soutien dans la société luxembourgeoise.

Il est révélateur qu’au Luxembourg aucune rue ni place ne porte le nom d’Émile Servais. Le 9 janvier 1919, il aurait probablement été désigné président de la République luxembourgeoise si l’armée française, sur ordre du parti de droite, n’était pas intervenue. Fils du ministre d’État Emmanuel Servais, député et conseiller communal de la Ville de Luxembourg, industriel ayant breveté plusieurs inventions, Émile Servais était un intellectuel reconnu et respecté au-delà des clivages partisans.

À l’inverse, il existe encore des rues portant le nom de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde. Cette monarque était prête à remettre en cause la liberté et l’indépendance du pays, tandis que les républicains, qui luttaient contre l’autocratie et pour la démocratie, ont souvent sombré dans l’oubli. Il est temps de rendre hommage à ceux qui le méritent vraiment!

Luxembourg Jungle: Le même sondage montre que 60% des Luxembourgeois soutiennent les syndicats. Comment expliques-tu cette mentalité opportuniste du «oui à tout»? Oui à la monarchie, oui aux syndicats. Est-ce là l’attitude typiquement luxembourgeoise du «tout en même temps, s’il vous plaît»?

Claude Frentz: Je pense qu’il y a beaucoup de vrai dans cette remarque. Le psychiatre Paul Rauchs a décrit précisément cette mentalité dans son ouvrage Luxembourgeois, encore un effort si vous voulez être républicains. Il écrit:

«Les Luxembourgeois, peuple bi-polaire s’il en est, ont toujours refusé de choisir entre deux pôles: entre le joug imposé par la souveraine et la liberté réclamée par le peuple, entre l’utilité germanique et la futilité latine, entre le cocooning de l’entre-soi et l’ouverture de ses frontières. C’est ainsi qu’ils ont inventé, sans panache, le panachage, et pas seulement en politique. Sans se rendre compte que le 'et-et' n’est qu’un 'ni-ni' déguisé, et qu’à force de vouloir les idées du parti et la bonhomie du candidat, il n’aura ni le beurre, ni son argent. Et il semble tout content de se satisfaire du sourire de sa souveraine. Mais ce refus de choisir, est-il dicté par la lucidité ou la lâcheté, voire même l’appât du gain?» (p.13).

La question est de savoir si cette attitude peut durer éternellement, ou si, face aux crises actuelles et à celles qui s’annoncent, il ne suffit plus de sourire aimablement devant les caméras de télévision. Il faudra des responsables – au Parlement, au gouvernement et à la tête de l’État – capables de mettre sur la table de véritables solutions aux problèmes sociaux de plus en plus graves. Je doute que le Grand-Duc Guillaume soit la personne adéquate. Il n’a même pas abordé, dans un discours devant le Parlement, le problème majeur des Luxembourgeois: la crise du logement. Bien au contraire, il a déjà bénéficié de privilèges: alors que beaucoup de citoyens ne peuvent qu’en rêver, il a reçu de l’État, pour un euro symbolique, un terrain à Colmar-Berg pour y construire sa villa.

Chapitre II – Portée historique

Luxembourg Jungle: Dans ton livre apparaît le «roi-gorille». Était-ce un souverain ou plutôt un ancêtre de King Kong? Que révèle-t-il sur le Luxembourg qu’un monarque ait traversé l’histoire avec un surnom animalier? N’était-ce pas déjà une forme de satire que les gens pratiquaient naturellement à l’époque?

Claude Frentz: En 1887, un poème satirique intitulé Koning Gorilla est paru aux Pays-Bas. Le personnage principal y est un monarque brutal, colérique, animalisé et alcoolique. Il visait le roi-grand-duc Guillaume III, connu pour son mode de vie excessif. On raconte qu’il aurait fait plus de cent enfants hors mariage et qu’en 1875 il fut condamné en Suisse à une amende pour exhibitionnisme. Lorsque le monarque mourut en 1890, les Hollandais célébrèrent sa disparition dans les rues. «Jamais auparavant nous n’avions vu si peu de retenue et de décence lors d’un enterrement», témoigna un contemporain à propos du cortège funèbre.

Portrait du grand-duc Guillaume III avec un poème satirique allemand de 1887 le surnommant "roi-gorille" – critique historique de son apparence et de son comportement.
▲ Poème satirique allemand de 1887 visant le roi-grand-duc Guillaume III, surnommé «le roi-gorille».

Aujourd’hui, on n’oserait sans doute plus comparer un souverain à un gorille comme symbole de brutalité et d’incivilité, puisque la recherche sur les primates a montré combien les gorilles sont intelligents et sensibles.

Au Luxembourg, à ma connaissance, personne n’a jamais parlé du «roi-gorille». À la mort de Guillaume III en 1890, la presse nationale débordait de louanges pathétiques pour le monarque. Cela montre à quel point les Luxembourgeois savaient peu de choses sur celui qui les avait gouvernés depuis La Haye pendant plus de quarante ans, et combien ils étaient désinformés par une presse catholique dominante.

Luxembourg Jungle: Comment as-tu concrètement mené tes recherches pour Vive d’Republik!? Sur quelles sources d’archives t’es-tu appuyé?

Claude Frentz: Tout a commencé en 2017, lorsque le journaliste et humaniste Jean Rhein m’a remis une clé USB contenant plusieurs ouvrages numérisés, tous consacrés au thème de la république et de la monarchie en général, et à la révolution de janvier 1919 en particulier. Parmi eux figuraient les mémoires du sergent Émile Eiffes, intitulés Die revolutionäre Bewegung in Luxemburg 1918-1919. Cela m’a interpellé, car je n’avais jamais entendu parler de cette période exceptionnelle ni de ses protagonistes.

Par la suite, j’ai pu copier des affiches de l’époque grâce à l’historien de gauche Henri Wehenkel. Henri m’a également accompagné dans mes recherches, tout comme la sociologue Renée Wagener.

Avec deux collègues de l’association 1919 asbl, je me suis rendu aux Archives nationales, où nous avons surtout exploité la presse et les sources disponibles en ligne, comme la Biographie nationale sur le site de la Bibliothèque nationale (eluxemburgensia). J’ai également consulté de nombreux livres, brochures et articles sur le sujet. J’ai eu la chance d’accéder à des documents rarement connus, notamment issus des archives du ministère des Affaires étrangères.

Une du journal socialiste Der Arme Teufel datant de 1920 : illustration de travailleurs portant une bannière, avec des usines en arrière-plan. Organe républicain et socialiste du Luxembourg, actif entre 1903 et 1929.
▲ De 1903 à 1929, le journal socialiste «Der arme Teufel» fut publié au Luxembourg.

Luxembourg Jungle: La révolution de mars 1848 a introduit les drapeaux républicains au Luxembourg. Aujourd’hui, on voit des drapeaux lors de manifestations, de cortèges ou de célébrations. Quelle force symbolique avait un drapeau à l’époque, comparée à aujourd’hui? Et peut-on dire que, pour beaucoup, les drapeaux sont devenus davantage une toile folklorique qu’une arme politique?

Claude Frentz: Avec les Lumières et l’essor de la bourgeoisie, les idées de liberté émergent à la fin du XVIIIe siècle, et de plus en plus d’États-nations voient le jour. À cette époque, les drapeaux deviennent des symboles pour les masses populaires, qui projettent leurs idéaux communs dans un morceau de tissu coloré. Les drapeaux nationaux acquièrent ainsi un statut quasi religieux. Ce n’est plus aussi marqué aujourd’hui, notamment parce que l’espace public est saturé de nombreux autres symboles, graphiques et messages publicitaires.

Un exemple concret montre bien comment le religieux et le politique se sont unis dans le drapeau. Entre mars et mai 1848, Ettelbruck fut le centre de la révolte contre le gouvernement et le roi-grand-duc Guillaume II d’Orange-Nassau. En février 1848, la révolution éclata à Paris, entraînant la chute du roi Louis-Philippe et la proclamation de la Deuxième République française. Il n’est donc pas surprenant que partout au Luxembourg le drapeau français ait été hissé comme symbole de révolution et de république, et comme critique de la monarchie. L’abbé Kalbersch, curé d’Erpeldange-sur-Sûre, nota dans son journal, à propos du 15 mars 1848 à Ettelbruck:

«Die republikanische Fahne [la tricolore française, CF] ward auf die Kirche gehangen (…). Als man den Aufrührern die Lanze reichte, woran früher bei Anwesenheit Seiner Majestät die Fahne gehangen hatte, zerbrachen sie diese Lanze, und nahmen eine andere Stange, um ihre Fahne daran zu hangen.»

Les manifestants rassemblés devant l’église reçurent ensuite du sacristain un crucifix «à ajouter au drapeau à ériger». «(…) Als die Fahne mit dem Kruzifix aufgesteckt war, zogen alle die Kappen und Hüte ab, beteten eine Weile still, gingen dann dreimal betend rund um die Kirche. (…) Unter dem Geläute der drei schönen Glocken wurden die Böller der Gemeinde abgeschossen, gelärmt, gesungen die Marseillaise, das belgische Lied [La Brabançonne, CF]. Auf das Kruzifix hindeutend, hieß es, das ist unser König, der braucht keine 150.000 Gulden. Die Weihe und Würde des Königtums ist ganz im Volke außer Achtung gestellt. (…) Sie wollen gar nichts hören von einem König und seiner Proklamation. Gott ist ihr König

Luxembourg Jungle: Le 9 janvier 1919, ouvriers, citoyens et soldats étaient prêts à proclamer la République et à élire Émile Servais président. Aujourd’hui, la population semble plutôt passive lorsqu’il s’agit de questions politiques fondamentales. Est-ce le plus grand succès de la monarchie d’avoir réussi à apaiser et à domestiquer les gens?

Claude Frentz: Je pense que cette passivité politique de nombreux Luxembourgeois vient du fait qu’on leur répète sans cesse qu’ils vivent malgré tout mieux que, par exemple, les frontaliers ou les habitants des pays voisins. Le gouvernement pratique souvent la stratégie du «diviser pour mieux régner». On l’a bien vu lors de la grande manifestation syndicale du 28 juin 2025, où la fonction publique, représentée par la CGFP – composée majoritairement de citoyens luxembourgeois – ne s’est pas montrée très solidaire de la coalition LCGB-OGBL, qui défend souvent des travailleurs n’ayant pas la nationalité luxembourgeoise. Pourtant, même de nombreux Luxembourgeois, souvent employés dans le secteur public, ne vivent plus aussi confortablement. La crise du logement montre que désormais même la classe moyenne peine à trouver un logement pour elle et ses enfants.

La grande manifestation syndicale de cette année a montré que ça sent le brûlé aussi au Luxembourg. Tandis que toujours plus d’argent public est englouti dans le réarmement, la dette publique augmente et la croissance n’est plus aussi forte que ces dernières années. Les crises s’accumulent, car rien de fondamental n’est changé dans la politique fiscale et économique néolibérale. Un pilier essentiel reste l’optimisation fiscale, grâce à laquelle des milliards d’euros d’impôts – que nos pays voisins devraient percevoir – sont placés au Luxembourg. La monarchie, elle-même immensément riche, est aussi le symbole d’un système financier où des grandes fortunes – notamment venues de France depuis des années – s’installent au pays pour éviter certains impôts dans leur pays d’origine. Si ce système venait à vaciller, on peut prévoir une crise interne massive, qui pourrait aussi avoir des répercussions sur la monarchie.

Quant au républicanisme, je dirais que les partis politiques de gauche portent une part de responsabilité dans cette dépolitisation. Historiquement, libéraux, socialistes et écologistes étaient favorables à la république, mais ils se sont progressivement éloignés de cet idéal. Le calcul opportuniste vis-à-vis de la CSV, à laquelle ces partis se sont souvent proposés comme partenaires juniors de coalition, joue sans doute un rôle important. Quand même un député de Déi Lénk considère la question républicaine comme secondaire et ne s’y engage qu’à contrecoeur, cela ne contribue pas vraiment à dynamiser le débat.

Contrairement à d’autres monarchies, nous n’avons pas vraiment d’organisation républicaine visible, qui s’exprime en permanence et mène des actions, comme c’est le cas en Grande-Bretagne avec Republic.

Luxembourg Jungle: Tu décris un mouvement républicain hétérogène composé d’ouvriers, de paysans, d’universitaires et de soldats. Aujourd’hui, un tel mouvement s’organiserait sans doute en ligne, avec des pétitions, des hashtags et des réunions vidéo – mais seulement après que chacun aurait validé la date via un sondage Doodle. Cela t’inquiète-t-il que la révolution contemporaine soit davantage digitalisée qu’ancrée dans la rue?

Claude Frentz: Le républicanisme s’est manifesté au Luxembourg surtout en période de crise, et il a toujours été influencé par les évolutions politiques de nos pays voisins. Ainsi, en 1848, le Luxembourg fut marqué par la révolution de février en France, et en 1918 par la révolution de novembre en Allemagne. Dès 1915, le pays connut déjà le rationnement des denrées alimentaires. En 1918, la grippe espagnole se déclencha. Les ouvriers, qui ne pouvaient pas produire eux-mêmes leur nourriture, se retrouvèrent dans une situation de détresse extrême.

La Cour, vivant dans le luxe, fut tenue pour responsable, car la position de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde aux côtés de l’Allemagne fit que le Luxembourg ne fut plus considéré comme neutre par l’Entente (États-Unis, Royaume-Uni, France), et ne reçut donc aucune aide de leur part. Les ouvriers réagirent par des manifestations de rue, des grèves, mais aussi par la création de syndicats et de coopératives alimentaires. La première coopérative de logements ouvriers fut fondée en 1919. Une telle crise existentielle est aujourd’hui difficile à imaginer dans les États industriels occidentaux.

Et pourtant, on voit réapparaître certaines formes d’action d’autrefois, comme les coopératives ou les grandes manifestations syndicales. C’est pourquoi je dirais qu’il faut combiner la communication moderne via Internet avec les formes traditionnelles de mobilisation pour être réellement visible.

Luxembourg Jungle: La révolution a aussi échoué à cause de l’intervention militaire française. Peut-on dire que le Luxembourg a perdu sa république non pas par manque d’enthousiasme, mais sous la pression extérieure? Et quel espace de manœuvre la population avait-elle réellement, quand les décisions se prenaient à Paris?

Photo montrant des soldats français en uniforme marchant parmi des civils dans les rues de Luxembourg en 1919 ; scène publique illustrant la présence militaire française dans le contexte de la république manquée.
▲ Soldats français en 1919 dans la ville de Luxembourg.

Claude Frentz: Je pense que sans l’intervention militaire de l’armée française, la république aurait vu le jour. Pour combien de temps, c’est une autre question. Il y avait en effet un appel lancé par des forces nationalistes et cléricales des cantons ruraux – notamment du canton de Clervaux – pour venir à la capitale et en découdre avec les révolutionnaires. Cette mobilisation fut également empêchée par les Français. Sinon, il y aurait eu, comme à Berlin à la même époque, des affrontements sanglants entre les partisans de la dynastie et l’avant-garde des républicains, représentée par la compagnie de volontaires insurgés, forte d’environ 250 soldats et gendarmes. La guerre civile planait particulièrement le 12 janvier 1919.

En janvier 1919, la république luxembourgeoise fut proclamée… et réprimée en six heures. L’agence américaine AP en témoigne dans un article relayé à l’international.
▲ La proclamation de la république luxembourgeoise a fait les gros titres à l’étranger, comme le montre cet article de l’agence de presse américaine AP daté du 14 janvier 1919. Selon AP, la république n’a duré que six heures.

Chapitre III – Critique de la monarchie de 1920 à aujourd’hui

Luxembourg Jungle: Dans les années 1970, la population tirait sur la monarchie à coups de satire et de caricatures. Aujourd’hui, on observe plutôt une culture du «surtout ne pas trop critiquer». N’est-ce pas ironique que la satire d’autrefois ait été plus courageuse que bien des commentaires politiques actuels?

Claude Frentz: Il existe encore aujourd’hui une satire politique qui appuie là où ça fait mal. Il y a quelques années, le neie Feierkrop n’hésitait pas à s’en prendre vigoureusement à la Cour. Le collectif artistique Richtung22 a organisé un livestream pendant les deux premiers jours de la succession au trône, remettant en question toute la mise en scène royale de relations publiques de manière satirique. Des membres de Déi jonk Lénk ont tenté une action républicaine sur le Pont Rouge lors du changement de trône, mais elle est restée peu visible.

Illustration de G.W. Stoos (1979) représentant la fusion symbolique entre monarchie, religion et violence – une critique visuelle des structures anti-démocratiques.
▲ G.W. Stoos (1979) : une critique visuelle de la fusion entre pouvoir monarchique, foi et force armée.

Je pense néanmoins que nous vivons une époque où le conformisme reprend de l’importance. Il est donc d’autant plus essentiel de remettre en cause les hiérarchies illégitimes et de continuer à défendre des alternatives démocratiques. Les gens cherchent des repères dans un monde de plus en plus complexe, et trouvent dans la monarchie ou dans l’Église une forme de stabilité. Pourtant, plusieurs monarques ont déjà provoqué de graves turbulences. Quelques exemples :

➤ En 1915, la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde s’est clairement rangée du côté du parti catholique de droite et, en imposant le gouvernement Loutsch, a provoqué une sorte de coup d’État. La crise politique interne fut telle que la dynastie faillit être abolie entre novembre 1918 et janvier 1919;

➤ En 2008, le Grand-Duc Henri déclencha une crise institutionnelle qui, tout comme les scandales liés au traitement du personnel par Maria Teresa, entraîna une perte massive de confiance de la population envers la Cour;

➤ En 1778 et 1779, la monarchie des Habsbourg, à laquelle appartenaient les Pays-Bas autrichiens, tenta d’échanger le duché de Luxembourg contre la Bavière;

➤ La crise luxembourgeoise de 1867: le roi-grand-duc Guillaume III faillit vendre le Luxembourg à l’empereur français Napoléon III;

➤ En raison de la germanophilie de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde, si l’Allemagne impériale avait gagné la Première Guerre mondiale, le Luxembourg serait très probablement devenu un Land allemand – c’est du moins ce que pensaient de nombreux républicains luxembourgeois à l’époque.

Luxembourg Jungle: Le rapport Waringo de 2020 a secoué la monarchie comme une bombe, mais au final seuls des détails ont changé. N’est-ce pas comme fouiller tout un palais, découvrir des scandales, et finalement ne faire que changer les rideaux? Qu’aurait-il fallu modifier après la publication du rapport Waringo?

Claude Frentz: Oui, absolument. Il y a désormais une séparation plus nette entre le privé et le public, et un peu plus de transparence financière. Mais comme l’ont montré les débats sur les dépenses liées à la succession au trône, l’opacité domine toujours, alors que le rapport Waringo visait précisément à la remettre en question. Monsieur Waringo n’a fait que son travail de fonctionnaire, et il a été mis de côté par le nouveau Premier ministre Frieden.

La manière dont le Grand-Duc Guillaume a géré l’affaire montre qu’aucune leçon n’a été tirée et qu’il se considère simplement comme une victime. Selon lui, les discussions autour du rapport Waringo auraient «brisé certains tabous». Le rapport aurait «porté atteinte au respect de l’institution». Mais le nouveau Grand-Duc n’a pas dit qui était responsable de ce dommage. Qu’il s’agisse de sa mère ou de son père, Guillaume n’a en tout cas pas estimé qu’ils avaient commis des erreurs…

Luxembourg Jungle: Dans ton livre, tu parles d’un «républicanisme 2.0». Qu’est-ce que cela signifie concrètement? Allons-nous bientôt avoir une application pour allumer ou éteindre la monarchie, comme la lampe torche d’un smartphone?

Claude Frentz: Par «républicanisme 2.0», je veux dire que nous vivons une époque où les citoyens veulent à juste titre participer aux décisions. Et je constate au Luxembourg un grand déficit démocratique. Une république fondée sur la démocratie de base devrait donner à chacun la possibilité de faire entendre ses idées.

La monarchie est un vestige des temps féodaux. Citation de Claude Frentz dans l'interview de Luxembourg Jungle au sujet de la sortie de son livre "Vive d'Republik!"

Pour moi, il ne s’agit pas de la personne du Grand-Duc, mais de la fonction. Le nouveau Grand-Duc peut être aussi sympathique qu’il veut – le fait que nous ayons un chef d’État non élu contredit fondamentalement le principe d’égalité sur lequel repose un État de droit démocratique. Les monarchies n’ont pas leur place dans un monde politique où les citoyens veulent participer partout et en permanence. La monarchie est un vestige des temps féodaux. Le Grand-Duc est un corps étranger décoratif dans un univers politique où la souveraineté du peuple et l’égalité devant la loi sont des principes fondamentaux. Qu’un individu devienne chef d’État uniquement par appartenance à une famille particulière n’est pas égalitaire vis-à-vis des autres citoyens. Pourquoi la dynastie de Nassau-Weilburg serait-elle légitime pour représenter un peuple d’environ 700 000 habitants? Une démocratie adulte n’a pas besoin d’un chef d’État dont la qualification est la lignée, et non les compétences ou les mérites. Notre démocratie doit reposer sur les bulletins de vote, à tous les niveaux.

Qu’est-ce qui serait meilleur dans une telle république? Bien sûr, il y a aussi des décideurs incompétents dans un système républicain. Mais la république s’en débarrasse beaucoup plus vite. Envoyer un président criminel en prison est plus simple – comme l’ont montré les cas Sarkozy et Bolsonaro – que de sanctionner un membre d’une famille royale. On le voit bien avec le prince Andrew au Royaume-Uni.

Chapitre IV – Finale

Luxembourg Jungle: Si tu devenais demain président d’une république luxembourgeoise, quelle serait ta première mesure? Transformerais-tu le palais en auberge de jeunesse ou en cantine populaire?

Claude Frentz: Je ne veux absolument pas devenir président, car je suis favorable à une république de type directorial, avec une chefferie de l’État collective. Cela permet d’éviter qu’une seule personne concentre trop de pouvoir. C’est le cas en Suisse ou à Saint-Marin. Comme les républicains René Stoll ou Aloyse Kayser en novembre 1918, le modèle républicain que je trouve le plus pertinent s’inspire du modèle suisse. Celui-ci repose sur le principe de la démocratie directe et d’une forte participation citoyenne. Il s’appuie sur les idées du philosophe des Lumières et président de l’Assemblée nationale française, le marquis de Condorcet. Dans ce modèle, il n’y a pas de chef d’État unique: cette fonction est assurée par l’ensemble du gouvernement – le Conseil fédéral – composé de ministres élus. Chaque année, un membre différent est désigné pour représenter le pays à l’extérieur, sans pour autant disposer de plus de pouvoir que les autres.

Luxembourg Jungle: L’esprit de la république de 1918/1919 semble, malgré tous les sondages, flotter encore en arrière-plan. Comment pourrait-on réveiller cet esprit aujourd’hui – avec un livre comme Vive d’Republik!, un manifeste, une action de protestation, ou finalement juste avec une vidéo TikTok? Existe-t-il des exemples ou des parallèles historiques qui pourraient servir de modèle au Luxembourg?

Claude Frentz: L’association asbl 1919, dont je suis membre, s’attache à donner à ce moment crucial de l’histoire luxembourgeoise la place qu’il mérite. Nous avons ainsi organisé à Esch deux conférences très fréquentées, disponibles également en ligne (Lien conférence 1 ; Lien conférence 2, en langue luxembourgeoise).

Mon livre est un autre projet de l’association 1919 asbl. Je suis heureux que nous ayons déjà réussi à motiver de jeunes historiens à poursuivre des recherches sur le républicanisme au Luxembourg. 1919 n’a pas été le véritable début ni la fin de la république luxembourgeoise et des mouvements républicains. Mais ce fut l’année où la première république luxembourgeoise a existé. C’est pourquoi l’association 1919 asbl s’appuie explicitement sur cette année dans son nom, et suit les mouvements républicains et la république luxembourgeoise de leurs origines jusqu’à aujourd’hui. L’association s’attache donc à un travail historique neutre et objectif sur les mouvements républicains, la république luxembourgeoise et les biographies liées.

Comme nous disposons de très peu de moyens, nos possibilités de diffuser nos informations vers l’extérieur sont limitées. C’est pourquoi des opportunités comme cet entretien sont si importantes.

Luxembourg Jungle: En conclusion: la monarchie luxembourgeoise n’est-elle pas plutôt comme une série Netflix qui dure depuis trop longtemps? La plupart des gens la regardent encore par habitude – mais en réalité, chacun aimerait une nouvelle saison avec un plot différent.

Photo du palais grand-ducal vers 1920, utilisée comme symbole d’un passé monarchique idéalisé. L’image interroge la nostalgie et la glorification de la monarchie dans le discours historique.
▲ Vers 1920 : le palais grand-ducal comme icône d’un passé monarchique idéalisé.

Claude Frentz: Il y a certainement des personnes assez ouvertes pour essayer quelque chose de nouveau. D’autres, en revanche, se réfugient dans une nostalgie d’un «bon vieux temps» qui n’a peut-être jamais existé. Elles associent cette nostalgie d’un monde idyllique à la monarchie. Alors que la réalité, comme je l’ai dit, est tout autre. Un bon exemple en sont les films sucrés sur Sissi avec Romy Schneider dans les années 1950. Mais beaucoup oublient que l’impératrice Élisabeth n’était en réalité pas du tout satisfaite de son rôle. Peu après son mariage avec l’empereur François-Joseph Ier – qui l’a ensuite trompée avec d’autres femmes – elle écrivit ce poème:

Ich bin erwacht in einem Kerker,

Und Fesseln sind an meiner Hand.

Und meiner Sehnsucht immer stärker –

Und Freiheit! Du, mir abgewandt!

Sissi n’a pas mâché ses mots, critiquant à la fois la monarchie autrichienne et l’Église catholique.

Il est toujours plus facile de croire aux apparences que de les interroger de manière critique. Mais comme l’a déjà dit le philosophe allemand Friedrich Nietzsche : «L’homme qui pense change d’avis.»

Luxembourg Jungle: Claude Frentz, merci beaucoup pour cet échange passionnant.


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Prix : 30 € via l’association 1919 (dont 5 € reversés en don), 25 € en librairie.

ISBN / ISSN: 978-2-919818-71-6

Langue: allemand

320 pages



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