Comment le pays rachète tranquillement le pays d’Arlon
Il y a des pays qui reconquièrent leurs territoires perdus avec des canons. Et puis il y a le Luxembourg. Nous, on fait ça avec des hypothèques, des salaires attractifs et des allocations de repas. Si discrètement que la Belgique ne s’en rend compte qu’une fois que la moitié du pays d’Arlon s’appelle déjà «Habitalux» et que la vallée de Clairefontaine est classée «zone d’embellissement paysager».
En 1839, le traité de Londres nous a amputés de la moitié du pays. Les Luxembourgeois ne l’ont jamais digéré: «Puisqu’on ne peut pas la reprendre militairement, on va la racheter — morceau par morceau, appartement par appartement.»
La Belgique regarde, un peu sonnée, les agriculteurs luxembourgeois acheter leurs champs, les promoteurs «valoriser» leurs vallées, et le gouvernement luxembourgeois tenter de loger des citoyens belges dans des logements sociaux que personne ne veut chez nous.
Bienvenue dans une région où la nature est considérée comme du «terrain constructible en devenir», où la Belgique sert de «zone d’expansion», et où le Luxembourg se félicite de «renforcer la Grande Région», alors qu’en pratique, il délocalise simplement les effets de sa propre politique du logement.
Clairefontaine : l’embellissement paysager… en béton
À Clairefontaine, la nature n’est pas détruite. Elle est «optimisée». Ce qui, en clair, signifie: « On en fait quelque chose qui rapporte plus d’argent.» Comme certains le font avec les impôts au Luxembourg.
Les appartements qui y poussent sont tellement «écologiques» qu’ils pourraient presque être intégrés dans une réserve naturelle. Le promoteur parle de «valoriser le paysage». La vallée de Clairefontaine, elle, reçoit une chirurgie esthétique: des boîtes à chaussures en guise de maisons, à la place des arbres et des prés fleuries.
Le collectif Occupons le terrain a commenté la situation d’un simple: «On croit rêver!». Difficile de mieux résumer.

Les résidences auront évidemment tout ce que le «luxe» contemporain exige:
- une hotte qui descend du plafond
- des stores qui se ferment quand le soleil bouge
- des caméras qui voient plus que les voisins
- et des fenêtres qu’on ne peut plus ouvrir, incompatibles avec la pompe à chaleur et l’égo du Smart Home
La nature disparaît, mais la vue devient «imprenable». C’est déjà ça.
La vraie question posée par «Occupons le terrain» est pourtant simple: «Encore et toujours des logements de luxe… mais pour qui?»
Pour les jeunes couples belges? Non.
Pour les ménages en difficulté? Toujours pas.
Ces résidences sont destinées aux Luxembourgeois aisés qui se disent: «On roule quelques kilomètres de plus, et pour moins cher on a un logement avec vue sur la nature — ou sur ce qu’il en reste.»
Ainsi, l’un des plus beaux paysages de la Gaume devient une «zone en mutation». Une mutation qui n’a rien de naturel.
Arlon : la ville qui se transforme pour plaire aux Luxembourgeois
À Arlon, on construit tout ce qui peut se vendre. L’objectif: que les Luxembourgeois s’y sentent comme chez eux — mais en moins cher. Virgule a documenté cette métamorphose.
Résultat: des cubes de béton et de verre, avec autant de charme que l’entrée d’un immeuble de bureaux à la Cloche d’Or.
Les Arlonais se demandent qui a besoin de tout ça. Les Luxembourgeois, eux, ne se posent pas la question. Ils achètent. Parce que c’est moins cher que chez eux.

La crise du logement luxembourgeoise… exportée en Belgique
Dans les communes belges frontalières, les habitants se demandent combien de temps ils pourront encore vivre chez eux avant qu’un promoteur ne découvre leur rue.
La reconquête luxembourgeoise ne se fait pas à la baïonnette, mais au pouvoir d’achat. Et elle est telle que les prix explosent, transformant les terrains en objets de spéculation. Pour les Belges, cela signifie: ils ne peuvent plus suivre.
Les jeunes ne trouvent plus rien. Les plus âgés voient leurs villages et leurs voisins disparaître.
Au Luxembourg, cela fait vingt-cinq ans que la crise du logement est «combattue». Du moins à chaque campagne électorale. En 2002, le Premier ministre Jean-Claude Juncker en avait même fait une «affaire de chef». Résultat: rien.
Les conséquences de notre politique sont désormais exportées, tout comme nos boîtes à chaussures. Le Luxembourg se débarrasse du problème. La Belgique le récupère.
Agriculture : quand la terre devient un produit financier
Au Luxembourg, les surfaces agricoles diminuent. Non pas parce que les agriculteurs seraient hostiles à la nature, mais parce que les surfaces de compensation — nécessaires à chaque projet — sont presque toujours prélevées sur des terres agricoles.
Les chiffres du ministère de l’Agriculture publiés par WOXX sont clairs: entre 2015 et 2024, les agriculteurs luxembourgeois ont augmenté de 45 % les surfaces qu’ils exploitent à l’étranger — de 7 644 à 11 135 hectares.
Pendant ce temps, la surface agricole au Luxembourg a reculé — de 123 740 à 121 905 hectares. Les raisons: reboisement, chantiers, urbanisation. Bref: tout, sauf l’agriculture.
Les agriculteurs qui veulent «rester ce qu’ils sont» doivent acheter à l’étranger. Et c’est là que les tensions apparaissent: les Luxembourgeois peuvent payer des prix inaccessibles pour les agriculteurs belges.
WOXX cite le fermier belge Henk Van der Heyde: les prix des terres agricoles dans la région frontalière ont augmenté de 44 % en 7 ans.
Dans la Gaume ou le pays d'Arlon, les prix atteignent 50 000 € l'hectare. Pour les agriculteurs belges, c’est comme un appartement à Arlon: hors de portée.

Certains ironisent: la terre agricole n’est plus de la terre, mais du terrain à bâtir qui attend son tampon.
En clair: la terre ne va plus à ceux qui la travaillent, mais à ceux qui construiront dessus.
La Grande Région: un espace qui se fragmente sous la pression des prix
La Grande Région fut longtemps un espace où les frontières n’existaient que sur les cartes. Aujourd’hui, ce sont les prix qui tracent les lignes.
Les Luxembourgeois s’installent en Belgique, les Belges en France, les Français là où il reste de la place. Et un seul élément reste immobile: le problème.
Nous exportons notre crise du logement, comme nous exportons nos problèmes agricoles.
Dans ce contexte, une question s’impose: Qui construit ici pour qui?
146 000 Luxembourgeois vivent désormais à l’étranger, comme l’écrit L'Essentiel. La vraie question n’est donc plus de savoir qui construit pour qui au Luxembourg. Mais qui a encore le droit d’y vivre.




Kommentar schreiben