Une satire venue du Luxembourg Jungle
Chasseurs, propriétaires forestiers, agriculteurs et écologistes ont identifié un ennemi commun. Il s’est discrètement installé dans les forêts luxembourgeoises ces dernières années et s’en prend à la propriété d’autrui. Pour cette nouvelle alliance, c’en est trop. Ils ont uni leurs forces, déclaré la guerre aux chevreuils et aux cerfs, et veulent désormais réduire leur population par tous les moyens.
Pas moins de neuf organisations – dont la Fédération des syndicats de chasse FSCL, les organisations environnementales Mouvement écologique, Fondation Hëllef fir d’Natur et Natur&Ëmwelt, ainsi que les lobbys forestiers Lëtzebuerger Privatbësch, ProSilva Luxembourg, le Wiltzer Waldverein, le Forest Stewardship Council et PEFC Luxembourg a.s.b.l. – ont formé une «coalition des volontaires» pour élaborer une stratégie.
Lors d’une conférence le 27 mars 2025 dans le camp de Lintgen, l’ennemi a été clairement désigné. On ne s’est pas appuyé sur la science, mais sur l’expertise du général Frank Christian Heute, spécialement venu d’Allemagne. Paysagiste de profession, il possède également une licence de tir.
La science, trouble-fête
Alors que les participants recevaient des instructions militaires sur le comment, quand et combien de chevreuils devaient être abattus, une seule voix osa troubler la propagande guerrière: celle de Martine Neuberg, ingénieure forestière et directrice du Service des forêts à l’ANF.
«Ce ne sont pas les chevreuils, mais l’homme et le changement climatique qui sont responsables de l’état déplorable de la forêt.»
C’est écrit noir sur blanc dans le tout récent rapport sur l’état des forêts.
Les propriétaires forestiers, chasseurs de dividendes
Pour beaucoup de propriétaires, la forêt n’est pas un écosystème vital, mais une vache à lait qu’on abat quand le marché est bon.
Les organismes de certification arpentent les bois pour vérifier si les arbres respectent les règlements. Ils contrôlent la forêt – et en possèdent souvent une partie. Ils ne se demandent pas comment préserver la biodiversité, mais comment maximiser le rendement.
Chaque branche est évaluée comme une action en bourse.
L’alliance avec les chasseurs? Simple logique: plus de gibier abattu, plus d’argent sur les comptes des propriétaires, y compris les communes et l’État.
Le chevreuil, ennemi d’État
Les chevreuils sont désormais officiellement classés comme saboteurs. Ils grignotent les jeunes pousses, et remettent en cause toute la stratégie nationale du bois. Le Luxembourg suit ainsi la voie de la France, où l’ONF (Office national des Forêts) envisage de classer cerfs et chevreuils comme «nuisibles». Cette dégradation zoologique leur fait perdre leur statut d’espèce naturelle pour devenir simple cible à éliminer.
Mobilisation
Puis vint le moment où la conférence montra son vrai visage. La présentation PowerPoint du général Heute fit grimper la température militaire. En gras, au centre de l’écran:
Jedes zweite Reh muss erlegt werden !!
«Un chevreuil sur deux doit être éliminé !!»
Deux points d’exclamation, comme un double coup de fusil.
La salle n’a pas bronché. Elle a hoché la tête. À Lintgen, la discussion s’est transformée en mobilisation. La science fut évacuée du camp – elle n’avait pas de permis de chasse. L’objectif était clair, l’ennemi identifié, les balles prêtes.
Stratégie de guerre
Une fois le mot d’ordre lancé, place aux détails de l’opération – comme dans toute bonne campagne militaire. Les chevreuils et les cerfs seront attirés avec des fruits et légumes, puis abattus.
Pommes, pommes de terre et carottes sont dispersées dans les champs – non pour nourrir, mais pour appâter. Les fusils chargés attendent déjà. Pour la coalition des volontaires, c’est une victoire annoncée. Pour les animaux, une tragédie, comme le montrent ces images.
Prochaine étape: les drones, pour analyser les déplacements du gibier. La nature n’est plus observée. Elle est attirée, scannée, puis éliminée.
La forêt ne parle pas
Si la forêt pouvait parler, elle ne se plaindrait pas des chevreuils ou des cerfs – présents depuis 20 millions d’années – mais des tronçonneuses et des pelleteuses. Elle ne pointerait pas les animaux, mais l’homme, qui grignote son espace vital. Elle dénoncerait aussi le changement climatique, causé par l’homme, qui l’épuise. Mais la forêt ne parle pas – et comme dans toute guerre, la vérité est balayée sous le tapis.
Masques verts
Les organisations environnementales, qui hier encore distribuaient des brochures sur la biodiversité dans les écoles, enfilent aujourd’hui l’uniforme de camouflage. Hier encore, elles défendaient la forêt comme un écosystème vivant avec des campagnes comme «La forêt vivante» ou des soirées cinéma «Forêts sauvages». Aujourd’hui, elles se tiennent aux côtés des chasseurs, des propriétaires et des distributeurs de labels – une alliance aussi naturelle que des fleurs en plastique dans une réserve naturelle.
Le chevreuil, jadis symbole de la forêt vivante, est devenu l’ennemi, car il dérange les calculs de profit. Et surprise: plusieurs de ces voix vertes sont elles-mêmes propriétaires forestiers, ce qui n’aide pas leur objectivité écologique.
Si ce plan fonctionne, Bambi ne survivra qu'au Musée d'histoire naturelle ou au cinéma.
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