· 

Gauche caviar – partie 2

Du «Working Poor» au bio-capitaliste

Trois ans après notre premier entretien avec Franz Fayot («Kaviarsozialismus», 2023), Luxembourg Jungle a de nouveau reencontré le social-démocrate. Le prétexte: un long entretien publié par l'hebdomadaire Woxx le 26 juin 2026, dans lequel Fayot explique pourquoi, selon lui, on ne peut plus être socialiste sans être écosocialiste. Fayot n'est plus ministre, mais, il le dit lui-même, «l’un des députés d’opposition les moins inactifs». Il affirme s’être «radicalisé». Nous voulions comprendre ce que cela signifie — et si le champagne a toujours bon goût.

Photomontage avec Jean-Claude Juncker et Franz Fayot côte à côte. Juncker : « Le dernier communiste » (2008). Fayot : « Le dernier capitaliste à la conscience rouge » (2026). © Luxembourg Jungle
▲ Jean-Claude Juncker (2008) : « Le dernier communiste » — Franz Fayot (2026) : « Le dernier capitaliste à la conscience rouge ». © Luxembourg Jungle

Luxembourg Jungle: Monsieur Fayot, vous vous qualifiez aujourd'hui d'«écosocialiste». Qu'est-ce que cela signifie exactement?

Franz Fayot : L'écosocialisme, c'est la volonté de dépasser, de manière post-extractive et régénérative, le paradigme performatif d'accumulation. Il ne s'agit pas d'abolir quoi que ce soit, mais de transformer, de réenchanter, si vous voulez. L’idée d’entreprise ou de marché, nous ne l’abandonnons pas. Il faut sortir du vieux turbocapitalisme pour entrer dans un capitalisme plus durable.

LJ : Une sorte de bio-capitalisme, en somme? Comme du poulet industriel, mais avec un label vert collé dessus?

Franz Fayot: Non non, c'est bien plus complexe…

LJ : On pourrait comparer ça à prendre une douche sans se mouiller?

Franz Fayot : (rit) Je préférerais parler de «douche avec une gestion durable des ressources en eau». Mais sérieusement: il ne s'agit pas de ne pas se mouiller, il s'agit de prendre conscience de la façon dont on se douche. Les valeurs changent, même si la douche reste la même.

LJ : Donc la douche — le capitalisme — reste fondamentalement identique?

Franz Fayot : La douche n'est pas le problème. Le problème, c'est la façon dont on l'utilise. Je connais des patrons de PME qui ne roulent pas en Ferrari — ceux-là se douchent déjà de façon tout à fait durable.

LJ : Vous parlez beaucoup de «rupture», de «post-croissance», de «capitalisme régénératif». N'est-ce pas simplement une nouvelle étiquette sur le même produit?

Franz Fayot : Non non, c'est une nouvelle approche. Nous voulons transformer le capitalisme.

LJ : Jean-Claude Juncker affirmait en 2008 être «le dernier communiste». Vous, Monsieur Fayot, voulez désormais «strictement réguler» le capitalisme. N'êtes-vous pas un peu en retard?

Franz Fayot : (rit) Monsieur Juncker a toujours été un remarquable auto-ironiste. Moi aussi, au fond. Peut-être faudrait-il inventer un mot pour des gens comme moi: «le dernier capitaliste à la conscience rouge.»

LJ : Ça ressemble davantage à un diagnostic qu'à une vision politique.

Franz Fayot : Diagnostic, vision — l'essentiel, c'est que ça rime.

LJ : Le LSAP est aujourd'hui perçu comme une simple machine à fabriquer des majorités, sans profil de gauche. Cela ne vous dérange pas, vous qui vous présentez comme «avant-garde de gauche»?

Franz Fayot : Je n'appellerais pas ça «machine à majorités», mais «responsabilité gouvernementale pragmatique». La politique de gauche ne consiste pas à dire toujours «non». Elle consiste à dire «oui, mais» au bon moment.

LJ : Donc pour vous, ce n'est pas une question de principes, mais de pragmatisme? De gauche, mais seulement jusqu'au début des négociations de coalition?

Franz Fayot : C'est une analogie simpliste. Le pragmatisme est, politiquement parlant, ce qu'il y a de plus à gauche, parce qu'il aide les gens, et pas seulement les idées. J'ai même déjà parlé à des ouvriers. Je suis donc très proche du terrain.

LJ : Le Parti ouvrier socialiste a envoyé en 1914 Jean Schortgen, premier ouvrier, à la Chambre. Il s'est battu sans compromis pour les travailleurs. Aujourd'hui, vous parlez surtout de compétitivité. N'est-ce pas un peu ironique? Comment concilier cela?

Franz Fayot : Le monde a changé. Aujourd'hui, nous avons d'autres défis: croissance, compétitivité, pénurie de main-d'œuvre qualifiée. On ne peut plus penser comme Jean Schortgen le faisait en 1914.

LJ : Parlons aussi de votre passé. En tant que ministre de la Coopération, vous étiez connu pour vos nuitées dans les hôtels les plus luxueux des pays en développement, vos menus les plus chers, vos vins les plus onéreux et le champagne — le tout aux frais de l'État.

Franz Fayot : C'est de l'histoire ancienne. J'ai remboursé tout ce que je n'aurais pas dû prendre.

LJ : Mais la contradiction demeure: écosocialisme et champagne hors de prix, alors que vous étiez censé combattre la pauvreté dans ces mêmes pays. Comment expliquez-vous cela?

Franz Fayot : C'était une autre étape de ma vie. Je n'étais pas encore régénératif à l'époque. Je me suis repositionné idéologiquement.

LJ : Dernière question: si vous repartiez aujourd'hui en mission dans les pays en développement — combien d'étoiles aurait votre hôtel, au minimum?

Franz Fayot : (rit, mais avec un peu moins de conviction qu'auparavant) C'est… une question technique que nous ne pouvons pas traiter ici.

[L'interview a été interrompue à ce stade par le manager du parti, qui a demandé si nous ne pourrions pas être «un peu moins concrets».] 


Vous pouvez lire l'interview de Franz Fayot dans le WOXX via ce lien:
https://www.woxx.lu/etre-de-gauche-en-2026-on-ne-peut-pas-etre-socialiste-sans-etre-ecosocialiste/


À lire aussi:

Kommentar schreiben

Kommentare: 0