· 

Éditorial du Tageblatt

Construction d'une mosaïque sans pierres

On peut toujours s'étonner du journalisme luxembourgeois. Au Tageblatt, on s'est récemment posé la question suivante: pourquoi ne pas écrire un éditorial sur un parti qui espionnerait le Luxembourg pour le compte de Moscou? Seul problème: il n’existe aucune preuve.

Pas grave: écrivons l'article quand même.

Photomontage montrant plusieurs journaux du Tageblatt, une loupe sur la phrase «Il n'y a aucune preuve», et trois post‑its portant «Questions?», «Peut‑être?» et «Pourrait être?». Illustration satirique du principe de mosaïque sans preuves.
▲Une mosaïque journalistique où les preuves manquent, mais pas les questions.

Ainsi naquit, le 29 mai 2026, un chef‑d'œuvre éditorial promis aux annales du journalisme luxembourgeois. Le titre?

«Forscht die ADR Luxemburg für Moskau aus? Beweise gibt es nicht, Fragen aber schon.» [L'ADR espionne‑t‑elle le Luxembourg pour Moscou? Il n'existe aucune preuve, mais des questions, oui.]

Aucune preuve. Mais des questions, oui.

Le lecteur attentif se demande immédiatement: un éditorial qui contredit sa propre thèse dès la première ligne, faut‑il y voir une force ou une faiblesse? Si un romancier publiait un polar intitulé «Le coupable est… ou peut‑être pas», il aurait sans doute un problème de crédibilité narrative.

Mais venons‑en au concret: comme à peu près un responsable politique sur deux en Europe à l'époque, l'ADR avait entendu parler de vols de drones suspects près du Findel, d'infrastructures énergétiques et de bâtiments gouvernementaux, et avait posé une question parlementaire en octobre 2025. Scandale! Ou, selon le Tageblatt, comportement suspect. Car qui d'autre poserait des questions sur des drones, sinon quelqu'un qui voudrait transmettre des informations aux Russes?

Et puis il y a le fameux principe de mosaïque. C'est lorsqu'on assemble de nombreuses petites questions innocentes pour en faire une image inquiétante. Le Tageblatt accuse indirectement l'ADR d’espionnage selon ce principe, pour ensuite expliquer très sérieusement, dans la phrase suivante :

«In Luxemburg ist bislang kein solches systematisches Muster erkennbar.» [Aucun schéma systématique de ce type n’a été constaté au Luxembourg jusqu'à présent.]

Excellent. Nous sommes donc d'accord. Écrivez‑le deux fois, pour être sûrs.

Et c'est là qu'on se demande: au Tageblatt, est‑ce que la main gauche sait ce que fait — ou écrit — la main droite?

Le 28 mai 2026, soit exactement un jour avant le fameux éditorial sur l'espionnage, le même journal rapportait que le ministre des Affaires étrangères, Xavier Bettel, considérait l'ancien Premier ministre Jean‑Claude Juncker comme un candidat idéal pour mener des négociations entre l'UE et la Russie. Bettel expliquait que Juncker avait «des liens tant avec la Russie qu’avec l'Ukraine».

Des liens avec la Russie! Dans la bouche du ministre des Affaires étrangères! Loués dans le Tageblatt! La veille d'un éditorial qui présente ces mêmes liens comme suspects!

On pourrait se demander: n'était‑ce pas le moment idéal pour que la rédaction se pose une question simple: «Nos deux articles ne seraient‑ils pas quelque peu contradictoires?»  Apparemment non.

Adaptation rapide du principe de mosaïque, tel que le Tageblatt vient de nous l'expliquer:

Juncker est Luxembourgeois. ✅

Juncker avait des liens avec la Russie. ✅

Juncker a dirigé le pays et connaît toutes les structures internes. ✅

Le Tageblatt présente ces liens comme un «avantage». ✅

Juncker espionne‑t‑il le Luxembourg pour Moscou? Aucune preuve. Mais des questions, oui.

Quant aux voyages de Kartheiser à Moscou, à ses contacts avec des députés russes ou à ses invitations adressées à d'autres eurodéputés, nous laissons cela à l'appréciation des lecteur·rice·s. Nous vivons heureusement dans un pays libre, où chacun a le droit de voyager où il veut. Et si plus personne ne cherche le dialogue avec l'autre camp, comment imaginer une solution diplomatique à la guerre en Ukraine?

Kissinger n’était pas «pro‑Moscou» lorsqu'il se rendait en Russie.

Revenons au journalisme. Il est frappant que le Tageblatt, dans son éditorial du 29 mai, cite le Kyiv Independent, alors que dans l'article du 7 mai, il cite Politico — pour exactement la même histoire concernant le voyage de Kartheiser à Moscou. Une petite différence, certes, mais intéressante pour l'image de la mosaïque.

Car au fond, le principe de mosaïque est une chose merveilleuse: prenez de nombreux petits fragments, assemblez‑les avec suffisamment d'imagination, ignorez ce que vos propres collègues ont écrit la veille, et soudain apparaît une image.

Une image sans preuve. Mais une image qui fait très bien en première page. 

L'art consiste à choisir les bons fragments.

Le Tageblatt le sait.


Post‑scriptum: Ce commentaire critique exclusivement le travail journalistique. Il n'existe aucune preuve de quoi que ce soit. Mais des questions, oui.



À lire aussi:

Kommentar schreiben

Kommentare: 0