L’ordre que tout le monde défend, mais que personne n’a vu
C’était de nouveau ce moment de l’année où le monde se réunit à Munich pour déclarer, collectivement, que tout va mal. Le Luxembourg y était représenté par deux ministres — un véritable déploiement pour un pays de notre taille — à la Conférence de sécurité de Munich, où l’on parle habituellement de guerre, de sécurité et de cet «ordre international fondé sur des règles»: la ministre de la Défense Yuriko Backes et le ministre des Affaires étrangères Xavier Bettel.
À la veille de la conférence, Xavier Bettel s’est illustré par une déclaration philosophique:
«Dans un monde plus instable, défendre l'ordre international fondé sur des règles suppose également de renforcer notre propre capacité d'action et notre sécurité. Le dialogue et la diplomatie (...) sont plus importantes que jamais.»
La ministre de la Défense Yuriko Backes a ajouté une couche:
«Nous vivons des bouleversements géopolitiques, et l’ordre international fondé sur des règles est remis en question.»
Une combinaison qui sonne un peu comme: «La maison brûle, nous avons les extincteurs, mais nous avons perdu le mode d’emploi.»
Mais au fait, qu’est‑ce que cet ordre fondé sur des règles que nous défendons avec tant d’ardeur?
Que cache cet ordre mystérieux?
Tout le monde en parle. Il paraît qu’il existe. Cet ordre fondé sur des règles serait un ensemble de normes invisibles que chacun connaît, mais que personne n’a jamais vues. Il n’a pas été adopté, ni signé, ni publié. Il est simplement là. Comme une loi de la nature, sans la nature, et sans la loi. Il est même tellement officiel qu’il n’a besoin d’aucun document.
Les règles s’appliquent toujours, sauf quand elles ne s’appliquent pas. Elles valent pour tout le monde, sauf pour ceux qui les ont inventées. C’est ce qui les rend si universelles.
Certains osent demander: qui a inventé cet ordre fondé sur des règles?
Officiellement: «la communauté internationale».
Officieusement: quelques États occidentaux qui se désignent ainsi lorsqu’ils sont entre eux.
Un pays viole ces règles lorsqu’il contredit ceux qui affirment qu’elles existent. Un pays qui les respecte ne contredit personne.
Des règles que personne ne voit, mais que tout le monde doit respecter
Petit pays, le Luxembourg voue un culte à cet ordre fondé sur des règles. Les règles rassurent. Elles stabilisent. Elles empêchent qu’un allié soit roulé, exploité ou envahi.
Les grandes puissances l’apprécient aussi, puisqu’elles sont celles qui fixent les règles. Ou les abolissent. Ou les réinterprètent. Ou affirment qu’elles n’ont jamais existé. Selon le contexte. Et avec une conviction admirable.
La MSC, assemblée annuelle des règles invisibles
Les participants de la Conférence de Munich sont des défenseurs enthousiastes de ces règles invisibles, car ils peuvent y proclamer chaque année que cet ordre est en danger. C’est essentiel: sans danger, pas de conférence; sans conférence, pas de ministres pour regarder la caméra d’un air grave.
Cette année, tous les regards étaient tournés vers le secrétaire d’État américain Marco Rubio. On attendait qu’il explique enfin quelles sont ces fameuses règles. Rubio a charmé les Européens avec des phrases comme «We will always be a child of Europe», déclenchant applaudissements et standing ovation, avant d’annoncer très calmement quelles règles ne s’appliquaient plus. Une sorte d’inventaire diplomatique.
Il a conclu par un «Yesterday is over» qui a suscité de nouveaux applaudissements, même si personne ne savait vraiment s’il s’agissait d’une annonce, d’une menace ou d’une révélation philosophique.
Cet ordre existe‑t‑il encore ?
La réponse officielle est généralement: oui.
Mais que se passe‑t‑il lorsqu'on demande quelles sont ces règles?
On vous explique alors qu’il ne s’agit pas de règles, mais de valeurs. Si vous demandez les valeurs, on vous parle de principes. Si vous demandez les principes, on vous parle de mode de vie et de culture. Et si vous demandez le mode de vie, on vous répond qu’il en va de l’avenir de la civilisation.
C’est en général à ce moment‑là que la conversation s’arrête, car on ne peut pas aller plus haut.




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