Comment on externalise les droits humains
Il y a des moments dans l'histoire où l'on se demande si l'Union européenne utilise encore ses valeurs, ou si elles ne sont là que pour prendre la poussière — comme les beaux verres en cristal de Mamie: faits pour être admirés, pas pour être utilisés. Les valeurs sont pour les belles paroles. Pour les conférences de presse. Pour les photos à côté du drapeau aux étoiles dorées.
Et voilà que Bruxelles présente une nouvelle innovation: les Return Hubs.
Pas des «centres de déportation». Pas des «camps». Non: Return Hubs. On dirait un espace de coworking avec café gratuit et Wi‑Fi ultra‑rapide.

L'UE a donc enfin compris que l'humanisme fonctionne mieux quand on l'externalise dans des pays tiers. Comme un call‑center. Sauf qu'ici, ce sont des êtres humains, pas des téléphones. Et sans pause réglementaire.
«Nous externalisons les procédures d'asile», dit la Commission.
«Nous externalisons la responsabilité», dit le PPE, le Parti populaire européen.
«Nous externalisons les problèmes», dit le Conseil.
«Nous externalisons nos valeurs», ne dit personne, mais tout le monde le voit.
L'ONU appelle cela «externalisation des obligations de protection» et «outsourcing des risques liés aux droits humains».
La Cour de justice de l'Union européenne, siégeant à Luxembourg, n'a pas encore tranché définitivement en avril 2026 (C‑414/25, Sedrata) la question du transfert de migrants d'Italie vers l'Albanie. L'avocat général, soudain moins sûr de lui, estime que cela pourrait peut‑être fonctionner, tant que les droits des migrants sont «accordés». Une nuance juridique qui, dans la réalité politique, vaut autant qu'une note de bas de page dans un programme électoral.
Dans l'arrêt C‑758/24 du 1er août 2025, la CJUE avait pourtant déjà rappelé qu'on ne peut pas décréter des «pays d’origine sûrs» sans sources transparentes ni contrôle juridictionnel.
L'UE dit: Peu importe, on le fera quand même.
Quand les tribunaux ne suivent pas, on change tout simplement les règles. On appelle ça des «solutions européennes».
Et le fameux pare-feu?
Le PPE — auquel appartient aussi le CSV — avait promis aux électeurs qu'il ne collaborerait jamais avec l'extrême droite. Le prédécesseur de la Reine Ursula, Jean‑Claude Juncker, avait même mis en garde contre toute proximité avec ces partis. On avait érigé un un pare-feu. Une ligne rouge. Un principe sacré.
Le principe a tenu aussi longtemps que toutes les promesses électorales.
Un groupe WhatsApp créé, une discussion lancée, un vote organisé.
Le pare-feu a éclaté aussi vite qu’une bulle de savon.
Le CSV a voté avec eux.
«Nous n'avons pas soutenu l'extrême droite, mais le contenu», déclara Isabel Wiseler-Lima en octobre 2024, après avoir approuvé une motion de l'extrême droite visant à créer des centres de déportation dans des pays tiers.
C’est comme dire: «J'aime le gâteau, mais pas le boulanger.»
À la fin, on soutient quand même le boulanger quand on achète son gâteau.
Sous le titre «Qui couche avec les chiens se réveille avec des puces », Luxembourg Jungle avait rapporté l’éclat au Parlement européen ainsi que la prise de position de l’honorable députée Wiseler dans le Wort.
Et dans ce cas précis, le gâteau est un camp entouré de barbelés.
Bon appétit.

L’UE fait de la politique comme une mauvaise entreprise
Quand une entreprise ne sait pas résoudre un problème, elle fait un croquis sur un flip‑chart.
Quand elle ne sait toujours pas, elle lance un «projet pilote».
Et quand elle ne sait toujours pas, elle signe un contrat d’externalisation avec un prestataire bon marché.
L'UE s'est dit: «On ne peut pas renvoyer les réfugiés? Alors envoyons‑les quelque part où aucun journaliste n'a accès, où aucun juge ne regarde, et où les images satellites ne sont pas encore assez nettes.»
C'est une magouille humanitaire: les gens disparaissent, l'UE se félicite, et le communiqué de presse parle de «procédures de retour efficaces» et de «coopération renforcée avec des pays partenaires».
Partenaires. Comme c'est généreux. Avant, on disait «collaborateurs». Mais ça sonnait mal.
La grande question que personne n’ose poser
Et que se passera‑t‑il quand l'histoire se retournera? Quand les Européens devront, à nouveau, fuir?
Ce n’est pas de la fiction :
1914 — l'Europe brûle
1939 — l'Europe explose
1956 — l'Europe fuit Budapest
1991 — l'Europe fuit les Balkans
2022 — l'Europe fuit à nouveau.
Mais les Ukrainiens, on les aime bien: ils sont blancs et chrétiens. Alors on les a accueillis à bras ouverts.
Et si demain le monde disait: «Non merci, l'Europe. Nous n’avons pas de place. Veuillez vous rendre dans votre Return Hub en Mongolie.»
Qui nous accueillerait? La Tunisie? Le Kazakhstan? La Mauritanie?
Ces pays que nous payons aujourd'hui pour «stocker» nos indésirables — contre un avantage de visa et quelques millions sur un compte bancaire?
Et l'UE ose encore prétendre qu'elle ne fait plus de politique coloniale.
Comment l’UE utilise le langage pour masquer la réalité
Avant que l'histoire ne se retourne, regardons d'abord la langue de l'UE.
Return Hub: on dirait Amazon Logistics. En réalité, c'est un entrepôt rempli de personnes que personne ne veut — sans droit de retour.
Pays partenaire: on dirait un accord commercial. En réalité, c'est un pays à qui l'on verse de l'argent pour qu'il assume nos responsabilités.
Retour efficace: on dirait un terme logistique. En réalité, il s'agit de la déportation de personnes qui ont des parents, des enfants, des frères, des sœurs.
Valeurs européennes: on dirait un idéal. En réalité, elles sont aujourd'hui dans la vitrine. Pas pour servir.
L'UE dit : «Ce ne sont pas des camps de concentration.» Bien sûr que non. Return Hubs, c’est plus moderne. Et c’est en anglais. Out of sight, out of responsibility.
L’UE comme scène de théâtre
L'UE joue l'humanisme.
Elle connaît ses plus beaux textes par cœur: dignité humaine, solidarité, État de droit. Chaque mot sonne juste. Sauf dans l’application: rien.
Elle sait où sont les projecteurs.
Elle s'incline devant un public et attend qui'il applaudit.
La coulisse s'est effondrée au premier coup de vent.
Les projecteurs sont éteints.
Et le public — nous — se demande si c'est encore de la démocratie ou déjà une farce bureaucratico‑technocratique.
L'UE a trouvé une solution. Une solution qui ne résout rien.
Mais qui éloigne les gens du champ de vision — et avec eux les questions, la conscience et la responsabilité.
La politique migratoire et d'asile a été rayée des principes européens — non parce qu'elle est résolue, mais parce qu'elle dérange.
Jusqu'au jour où l'histoire frappera à nouveau à la porte.
Et nous nous retrouverons devant un Return Hub.
En espérant que quelque part, quelqu'un utilise encore les valeurs — pas seulement pour la vitrine.



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