J'ai tenu ma langue pendant 900 ans
Quand on parle du Gréngewald, la Cour grand-ducale n'est jamais bien loin. C'était comme ça avant, c'est comme ça aujourd'hui. Et dans tout ce va-et-vient de ventes et de rachats, il y a quelqu'un qu'on n'a jamais consulté: moi. Luxembourg Jungle me donne une voix. Enfin.

La plupart des forêts sont juste là, elles produisent leur oxygène, et c'est tout. Pour moi, c'est différent.
Je suis le Grunewald. Pendant 900 ans, j'ai écouté sans rien dire les humains discuter de moi, me vendre, me racheter, me transformer en mythe, me nettoyer, me polir, m'instrumentaliser politiquement, et parfois, tout simplement m'oublier.
Je me disais: «Laisse-les faire, ils finiront bien par s'énerver tout seuls.» Mais je me suis rendu compte: non. C'est MOI qu'ils énervent. Et j'en ai assez vu comme ça.
1139 – Schetzel : mon premier squatteur
Mon premier locataire et pensionnaire fut Schetzel. Un ermite qu'on qualifierait aujourd'hui, sur Instagram, de «minimaliste végétal».
Il vivait de racines et de feuilles: tout bio, local et de saison, sans le moindre label.
Les gens venaient de toute la Grande Région pour lui poser des questions. Je me disais toujours: «Vous pourriez aussi me demander, moi, je suis plus vieux et plus expérimenté.»
Mais non. Les Luxembourgeois en ont même fait un saint, après coup. Les Luxembourgeois aiment bien en faire des tonnes. Parce qu'ici, rien n'est plus populaire qu'une belle histoire qui n'a rien à voir avec la réalité.
Drôle de monde: un homme qui ne possède rien est vénéré. Une forêt qui a tout et donne tout est vendue. J'aimerais bien, moi aussi, posséder un peu moins et être vénéré un peu plus. Mais pour ça, il faut sans doute mourir d'abord — et ça, on va plutôt éviter.
1822 – Guillaume Ier et sa grande affaire de bois
En 1822, on m'a vendu comme une vieille commode aux puces. Pour la marine néerlandaise. Moi, une forêt, en train de financer une flotte de guerre.
Je me suis demandé: «Combien de bateaux faut-il, pour qu'on m'oublie?»
Le Luxembourg, à l'époque, n'a rien touché. Moi, j'ai eu un nouveau propriétaire qui ne savait même pas où je commençais et où je finissais.
Je me suis senti comme une mauvaise carte au Monopoly: «Carte Chance: vous avez gagné une forêt. Vous ne savez pas quoi en faire.»
Un roi, une marine, pas un sou pour le Luxembourg. Merci, Guillaume.
1845 – Guillaume II et son deal forestier, version 2
Quelques décennies plus tard, Guillaume II s'est approprié à titre privé 679 hectares de mon territoire — bien en dessous du prix. J'ai été bradé. «-70 % sur tout, même sur la nature.»
Le peuple avait faim, mais le roi avait envie de forêt. Il faut savoir établir ses priorités, je me suis dit.
Peu après, ce fut le soulèvement populaire contre le gouvernement et contre Guillaume II. Je n'ai pas été surpris.
Deux rois, deux générations, un seul schéma: quand la crise devient incontrôlable, ce n'est pas le peuple qu'on sauve, c'est une forêt qu'on vend. C'est moi qu'on a vendu.
1934 – Le mythe du casino
Les gens ont raconté que le prince Félix m'aurait perdu au casino.
Je vous le dis: s'il m'avait vraiment perdu là-bas, je serais aujourd'hui à Monaco, en train de bronzer, et je n'aurais pas à me coltiner la politique luxembourgeoise.
Mais non. Je suis toujours là.
Et on joue toujours avec moi — juste plus au casino.
1985 – L'Affaire des poseurs de bombes: enfin un peu d'action
En 1985, on a fait sauter un pylône chez moi.
Je me suis dit: «Enfin un peu de tension. J'allais m'endormir.»
Le pays se demande encore qui était le poseur de bombes.
Moi, je le sais. Je l'ai vu.
Mais je suis une forêt, je ne parle pas à la police.
J'ai d'autres choses à faire.
1997–2015 – La Nordstrooss: 18 ans pour 31 kilomètres
En 1997, la Chambre a décidé: «On construit une autoroute à travers le Gréngewald.»
31 kilomètres. Un tiers à travers moi.
Je me suis dit, à l'époque: «Ça ira sûrement vite.» Mais je n'avais pas anticipé la vitesse des chantiers luxembourgeois.
18 ans plus tard, le dernier tronçon était enfin terminé. Pour 31 kilomètres. Un rythme d'escargot.
367 millions d'euros, ça a coûté, le tronçon entre la Ville de Luxembourg et Mersch. Dont 21 millions pour des mesures de compensation: passages à faune, contournements, et autres gadgets qui font bien sur les photos, tant que personne ne demande ce qu'ils apportent vraiment.
Ça fait 5 %. Je suis une forêt, pas un mathématicien, mais je sais compter: 95 % pour la route, 5 % pour moi.
Merci pour les miettes. Le gâteau, lui, était pour la route.
À l'inauguration, un homme se tenait là, ciseaux en main: François Bausch, ministre de la Mobilité. Le même François Bausch qui, 20 ans plus tôt, manifestait avec les autres pour que je ne sois pas tranché en deux.
En 2015, c'est lui-même qui l'a fait, en coupant le ruban. Je lui ai chuchoté: «Fränz, tu as joliment tourné casaque. De la barricade au ruban inaugural — ça, c'est ce qu'on appelle faire carrière.»

Et devinez qui se tenait à côté de lui, pour tenir le ruban? Le grand-duc Henri. Évidemment. C'est comme une malédiction. Chaque fois qu'il s'agit de moi, il y a toujours quelqu'un de la Cour avec des ciseaux à la main. Je ne sais pas s'ils m'aiment bien, ou si je suis juste un joli décor pour leurs photos.
2025 – Le grand nettoyage contre les sans-abri
Des sans-abri avaient élu domicile chez moi. Ils n'ont causé aucun désordre et n'ont laissé aucun déchet.
J'étais même content d'avoir enfin une compagnie qui ne m'aborde pas avec des dossiers et des conventions.
La police les avait déjà chassés du centre-ville. Ils sont alors venus chez moi avec leurs gyrophares, et les ont chassés de mon territoire aussi.
Ils allaient informer le «propriétaire», a dit le ministre de l'Intérieur.
Le propriétaire? C'est-à-dire l'État. C'est-à-dire le ministre de l'Intérieur.
En d'autres termes: le ministre de l'Intérieur a appelé le ministre de l'Intérieur, pour demander au ministre de l'Intérieur ce que le ministre de l'Intérieur comptait faire des sans-abri dans le Grunewald.
Je n'ai jamais entendu autant de monologues qu'à cette occasion.
2026 – Gui-Gui et la politique familiale
Et voilà que Gui-Gui arrive, tout frais en fonction, encore un peu vert derrière les oreilles, et exige sans détour: «Laissez-moi enfin faire ce que je veux de mes forêts.»
Je suis une forêt, pas un spa.
Il veut investir en moi — loisirs, sport, thérapie, éducation. Tout ça sonne bien noble. Mais en même temps, les revenus de mon exploitation forestière doivent désormais couler vers une fondation privée. Du sport pour le peuple. L'argent pour la fondation. D'une main on donne, de l'autre on reprend. Je connais ce jeu depuis 900 ans.
Et parfois je me demande s'il connaît seulement cette chanson populaire: «Ô si j'étais au Grunewald... »
Oui, ils aimeraient bien. Mais seulement si je suis gratuit, tranquille, et que je ne gêne pas.
Des mauvaises langues prétendent même que le grand-duc compterait, à l'avenir, demander un droit d'entrée pour me visiter et profiter de l'offre loisirs et sport. Et que cet argent-là aussi irait, bien sûr, droit dans sa fondation privée.
Il voudrait même me rebaptiser «Grunewaldland®», avec des plans déjà bien concrets, m'a-t-on dit.

Le gouvernement a — pour l'instant — refusé. Un an après le grand nettoyage contre les sans-abri, qui n'avaient pas leur place chez moi parce que j'étais une «forêt domaniale», voilà Gui-Gui qui exige que l'État se retire de ma gestion. En 2025, j'étais trop public pour les plus pauvres. En 2026, je devrais devenir plus privé — pour les plus riches.
Peut-être qu'il faudrait, une fois, demander à une forêt si elle veut bien encore d'un souverain. Mais ça, en 900 ans, on ne me l'a jamais demandé. Pourquoi commencer maintenant ?
Je suis une forêt. J'ai le temps.
J'ai 900 ans, j'ai vu un saint, des rois, le poseur de bombes et des tentes, et j'ai toujours été cette seule chose: une forêt qui est là, quand les gens ont besoin de leurs histoires. J'ai toujours supporté les humains, et on ne m'a jamais demandé mon avis.
On m'affirme, on me vend, on me nettoie, on me réclame, on me polit, on me mythifie, on me décore politiquement.
Mais il y a une chose qu'ils devraient tous savoir: je n'oublie rien. Et je peux attendre. J'ai le temps. Bien plus de temps que tous ceux qui planifient mon avenir.
La Tique des Bois
Interprétation de la chanson traditionelle "O wär ech dach am Gréngewald" (Ô si j'étais au Grunewald..." par le groupe luxembourgeois Dullemajik:
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