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Valeurs occidentales

Le monde condamne l’esclavage. Le Luxembourg s’abstient.

Le Luxembourg s’est abstenu.

Le 25 mars 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a voté la résolution A/80/L.48, qui qualifie la traite transatlantique des esclaves de crime contre l’humanité parmi les plus graves. 123 pays ont voté pour. Trois pays – les États‑Unis, Israël et l’Argentine – ont voté contre.

Et l’Union européenne ? Elle s’est collectivement abstenue.

Au milieu d’elle : le Luxembourg.

Plan du navire britannique Brookes (1787). Le dessin a été utilisé par le Committee for the Abolition of the Slave Trade pour dénoncer l’esclavage. Au dessus le texte: "Résolution de l’ONU condamne la traite des esclaves. Le Luxembour s'abstient."
▲ Plan du navire britannique Brookes. Le dessin de 1787 a été utilisé par le Committee for the Abolition of the Slave Trade pour dénoncer l’esclavage. Le navire était prévu pour 482 esclaves, mais jusqu’à 780 y ont été transportées.

Pour comprendre pourquoi la résolution présentée par le Ghana est si importante, il faut porter un regard sur l'histoire d'un système qui a façonné le monde pendant quatre siècles.

Du XVIᵉ au XIXᵉ siècle, environ 12,5 millions de personnes ont été déportées d'Afrique; près de 2 millions sont mortes en route. Ce fut la plus grande migration forcée de l'histoire humaine – et l'une des plus longues.

La majorité des personnes réduites en esclavage provenaient de régions correspondant aujourd’hui au Sénégal, à la Gambie, à la Guinée, à la Sierra Leone, au Ghana, au Bénin, au Nigeria, au Cameroun, au Gabon, à l'Angola et aux régions du Congo.

L'esclavage a été aboli progressivement dans les puissances coloniales – Royaume‑Uni en 1833, France en 1848, États‑Unis en 1865, Brésil en 1888 – mais ses conséquences économiques et sociales se font encore sentir aujourd'hui.

Et de nombreux pays qui affirment aujourd'hui «n'avoir rien à voir avec cela» en ont profité indirectement: par le commerce, par les liens coloniaux, par les alliances politiques. Le Luxembourg aussi.


Comment fonctionnait la traite des esclaves

🔺 Triangle Afrique – Amériques – Europe

→ L’Europe fournit des marchandises en Afrique et les échange contre des personnes réduites en esclavage

→ Les personnes asservies sont déportées vers les Amériques

→ Les produits des plantations (sucre, coton, tabac, café, rhum) sont exportés vers l’Europe

 

Durée de la traversée

La «Middle Passage» durait généralement entre 6 et 10 semaines; parfois jusqu’à 3 mois.

Taux de mortalité extrêmement élevé en raison de la surpopulation, des maladies, de la faim et de la violence.

🌎 Après l’arrivée dans les Amériques

Les personnes réduites en esclavage étaient vendues ou mises aux enchères, souvent séparées, et affectées principalement aux plantations ; d’autres travaillaient dans les foyers ou dans l’artisanat.


Le Luxembourg : une abstention d’une hypocrisie inégalable

Le Luxembourg s'est abstenu. Cela ressemble à une formalité diplomatique, mais c’est une prise de position politique. Une prise de position qui en dit bien plus sur nos valeurs que l'on entend dans les belles paroles.

Les droits humains et la «communauté de valeurs occidentales» sont toujours mis en avant quand cela nous arrange. Mais lorsqu'il s’agit de soutenir une résolution qui ne fait rien d'autre que reconnaître la vérité sur l'un des plus grands crimes de l'humanité, le silence tombe soudainement sur l'Europe. Un silence assourdissant.

Tableau montrant le résultat du vote sur la résolution de l’ONU du 25 mars 2026 condamnant la traite des esclaves. Le Luxembourg et les pays occidentaux n’ont pas soutenu la résolution. 123 États ont voté pour, 3 contre (États‑Unis, Israël et Argentine).
▲ Résultat du vote sur la résolution de l’ONU du 25 mars 2026 condamnant la traite des esclaves. Le Luxembourg et les pays occidentaux n’ont pas soutenu la résolution. 123 États ont voté pour, 3 contre (États‑Unis, Israël et Argentine).

L'abstention du Luxembourg et des autres États membres de l'UE n'est pas neutre. C'est une posture de boycott et une manière d'ignorer son propre passé.

Le Luxembourg faisait partie d'un système européen dominé par les puissances coloniales. Nous faisions partie d'un espace économique qui a profité des richesses issues des colonies et du travail servile. Nous faisions partie d'un système politique qui a soutenu la Belgique — et donc le Congo.

Et même si le Luxembourg n'a jamais eu de colonies, nous avons vécu dans une Europe construite sur le colonialisme.

La résolution du Ghana ne demandait aucune condamnation juridique. Aucune réparation financière. Aucun doigt pointé vers le Luxembourg ou l'Europe.

Elle demandait simplement que la communauté internationale reconnaisse la vérité.

Et pourtant, le Luxembourg et l'Europe se sont abstenus.

Cela en dit long sur l'Occident et ses prétendues valeurs.

Ce que dit la résolution

Lorsqu'on connaît l'histoire de la traite transatlantique, on pourrait penser qu'une résolution qui qualifie cette monstriosité de crime contre l'humanité ne devrait susciter aucune controverse. La résolution présentée par le Ghana est tout sauf radicale: pas de procès, pas de catalogue d’indemnisation, pas de tribunal moral.

Elle se résume à quatre demandes simples:

  1. Reconnaître la vérité. La résolution affirme que la traite transatlantique fut l'un des plus grands crimes contre l’humanité. Une évidence historique, présente dans tous les manuels — mais pas dans tous les discours politiques.
  2. Reconnaître les conséquences. Les effets de l'esclavage se font encore sentir aujourd'hui: inégalités économiques, structures racistes, asymétries géopolitiques. Il ne s'agit pas de culpabilité, mais de réalité.
  3. Appliquer nos valeurs actuelles à l'histoire. La résolution demande que les droits humains que nous considérons aujourd'hui comme universels soient appliqués à l'histoire — pour comprendre, apprendre et éviter les répétitions.
  4. Dignité, pas argent. Les «réparations» sont définies largement: restitution d'objets culturels, mémoriaux, éducation, excuses, gestes symboliques. Pas d'argent. Pas de procès. Pas de précédent juridique. Il s'agit de dignité.

Et pourtant, le Luxembourg s'est abstenu. Et l'UE. Et les États‑Unis, Israël et l’Argentine ont voté contre. Si une résolution qui ne demande rien d'autre que la reconnaissance de la vérité et du respect est déjà trop… que dit cela de ceux qui refusent de la soutenir?

La résolution est inoffensive.

L’abstention ne l’est pas.

Dessin montrant des marchands d’esclaves qui embarquent des personnes réduites en esclavage sur un navire au large de la côte ouest-africaine. Image datant du XIXᵉ siècle. L’auteur est inconnu.
▲ Des marchands d’esclaves embarquent des personnes réduites en esclavage sur un navire au large de la côte ouest-africaine. Image datant du XIXᵉ siècle. L’auteur est inconnu.

L’argument des États‑Unis et de l’UE: « À l’époque, c’était légal »

Les États‑Unis ont été l'un des rares pays à voter contre. Leur argument principal: l’esclavage était légal à l’époque.

Ils invoquent la doctrine nullum crimen sine lege — pas de crime sans loi.

Mais cette doctrine concerne les crimes internationaux modernes, pas des réalités historiques antérieures à l'existence du droit international.

Et même à l'époque, des principes moraux condamnaient déjà l'esclavage: la Déclaration d'indépendance américaine de 1776 avec son «all men are created equal», la Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen de 1789 avec son «Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.»

La dignité humaine était déjà proclamée — mais pas pour tout le monde.

L’argument selon lequel l'esclavage aurait été légal à l'époque relève de la même logique que celle par laquelle les régimes totalitaires justifient leurs propres lois. Dans cette logique, les procès de Nuremberg auraient été superflus.

Et c'est là que l'hypocrisie européenne entre en scène.

L'UE justifie son abstention par des «préoccupations juridiques» et par l'idée que la résolution contiendrait des références historiques «sélectives».

C'est une manière diplomatique de dire: «Il y a des faits historiques que nous préférons ne pas voir dans un document de l'ONU.»

L'ONU doit s'occuper de la paix, pas de l'histoire — surtout pas de celle que l'Europe n'aime pas entendre.

Et bien sûr, l'UE ressort l'argument classique: «À l'époque, ce n'était pas illégal.»

Au fond, les États‑Unis et l'UE disent la même chose: «Nous reconnaissons la barbarie — mais seulement tant que cela ne nous engage à rien.» Ce n’est pas une position juridique. C'est un choix moral.

L’esclavage moderne: l’histoire n’est pas terminée

Selon l'ONU, l'OIM et Amnesty International, il existe encore aujourd'hui des formes modernes d'esclavage, allant du travail forcé à la traite des êtres humains.

Et dans certains endroits, l'esclavage n'a même rien de «moderne» — il est classique, brutal, direct.

L'exemple le plus connu de ces dernières années est la Libye, où en 2017 de jeunes hommes africains ont été vendus aux enchères — pour quelques centaines de dollars. (CNN, novembre 2017)

▲ Vidéo de CNN du 15 novembre 2017 sur la traite des esclaves en Libye.

L'Europe détourne le regard. L'Europe finance les garde‑côtes libyens pour retenir les migrants.

Mais la conséquence est que des personnes fuyant la violence se retrouvent dans un système qui n'est pas fondamentalement différent de celui que la résolution de l'ONU condamne.

L'esclavage n'a pas disparu. Il a simplement changé de forme.

Une remarque personnelle pour conclure

J'ai écrit cet article parce que l'histoire n’est pas terminée tant qu'elle n'est pas reconnue. Et parce que la vérité ne vaut pas seulement pour ceux à qui elle convient.

En tant que Luxembourgeois aux racines africaines, je porte en moi deux histoires: celle d'un pays privilégié, et celle d'une famille qui a subi les conséquences d'un système créé par l'Europe et supporté par l'Afrique. Cette histoire est souvent invisible, mais elle est toujours là.

C'est pourquoi l'abstention du Luxembourg m'a touché. J'étais scandalisé. J'attendais plus de courage. Plus d'honnêteté. Plus de valeurs qui ne restent pas confinées aux belles paroles, mais qui se traduisent en actes politiques.

Mais lorsqu'il s'agit de soutenir une résolution qui ne demande rien d'autre que la vérité, la dignité et la responsabilité historique, le silence retombe. Un silence trop lourd.

L'abstention du Luxembourg et d'autres pays européens n'est pas neutre: elle est vide.

Elle montre à quelle vitesse l'Europe oublie ses valeurs lorsqu'elles deviennent inconfortables. Et à quelle vitesse le Luxembourg se cache derrière une ligne européenne lorsqu'il s'agit d'une question à la fois historique et morale.

Les trois mini‑articles parus dans la presse luxembourgeoise (Tageblatt, L'Essentiel et Radio 100,7) ne valent guère la peine d'être lus. Quant aux deux grands groupes médiatiques, le Wort et RTL, ils n'ont même pas jugé nécessaire d'aborder le sujet.

La résolution du Ghana ne demandait rien qui puisse effrayer un État démocratique.

Elle demandait simplement que la communauté internationale reconnaisse la vérité, comprenne les conséquences et respecte la dignité de ceux qui ont souffert sous un système inhumain. Si cela est déjà trop, alors il faut se demander ce que valent encore nos «valeurs occidentales».

Cette fois‑ci, le Luxembourg n'était pas du bon côté de l'histoire.

Hubert Hollerich


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Résolution du Ghana sur la traite transatlantique des esclaves.
La résolution du Ghana en PDF. Le 25 mars 2026, l'Assemblée générale de l'ONU a adopté cette résolution avec 123 voix pour.
52 pays se sont abstenus, dont le Luxembourg.
3 pays – les États‑Unis, Israël et l'Argentine – ont voté contre.
Ghana UN Resolution on Slave Trade.pdf
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